Ne laissons plus personne mourir à nos frontières !

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Grenoble, le 23/04/2015

En mer aussi, une vie est égale à une autre.

Ce principe de réciprocité vaut solidarité, mot qui semble oublié de nos politiques au profit d'une logique de peur de l'invasion et de l'appel d'air. Le droit marin pose pourtant le sauvetage en mer comme un principe inaliénable. Ainsi, le droit à la vie est juridiquement garanti par l’article  2 de la Convention européenne des Droits de l'Homme et la Charte des droits fondamentaux. Le devoir d'assistance aux personnes est réglementé par le droit international. La protection internationale, ensuite, met en jeu le principe de non-refoulement. Il forme la base des obligations faites aux États signataires de la Convention de Genève de 1951 sur les réfugiés, à laquelle l’article 78 et l’article 18 de la Charte se réfèrent.

L’emballement des politiques migratoires a modifié la donne. La folie du contrôle, de la surveillance et de la répression contraint les réfugiés à emprunter des routes toujours plus dangereuses et les naufrages se multiplient comme ceux de ces dernières semaines. Le droit à la vie, le devoir d'assistance ou le principe de non refoulement ne semblent plus que de vagues souvenirs dans les politiques d'aujourd'hui.La « pire hécatombe jamais vue en Méditerranée » selon le HCR entraînera-t-elle une remise en question de nos politiques?

La seule réponse proposée suite aux dernières réunions de crise est d'accroître les entraves opposées à la migration, notamment par le renforcement d'un "partenariat" avec les pays tiers – d'origine ou de transit, la lutte contre les passeurs etc. L'Union européenne délègue aux pays-tiers, la charge de contenir les réfugiés loin de ses frontières (politique européenne de voisinage, processus de Khartoum, Programme commun pour les migrations et la mobilité (PCMM) récemment signé avec le Nigeria, ou enfin, de la signature d'un accord avec le Niger).

Pourtant, chaque barrière supplémentaire, chaque opération nouvelle (Triton aujourd'hui, Aenas, Héra, Hermès, hier) ne saurait empêcher les gens de fuir et offre aux passeurs la possibilité de faire plus de profit.

Ce nouveau drame pourrait être "exemplaire" en cela qu'il s'agit du drame de Syriens fuyant la guerre civile et les massacres organisés par leur propre État; de Somaliens qui n'ont quant à eux plus d’État; de réfugiés érythréens qui fuient la prison à ciel ouvert qu'est devenu leur État. Il s'agit de drames humains qui ont poussé les réfugiés sur la route de l'exil pour des raisons autres qu'une politique d'immigration généreuse. Ceux qui pensent que l'opération de sauvetage Mare Nostrum a incité plus de migrants à tenter la traversée, pensent-ils que le progrès médical a incité plus de personnes à tomber malade ?

La question à laquelle les politiques doivent répondre aujourd'hui n'est donc pas de savoir comment empêcher ces réfugiés de prendre la mer (partenariat avec les pays de transit, politique de refoulement à l'australienne) mais comment penser une politique d'accueil des réfugiés respectant la dignité humaine. Les traités qui régissent l'Union réservent une place de choix à la notion de solidarité pilier de la construction européenne, pourtant, en termes de politique d'accueil, on en est bien loin. Pour preuve, il suffit de voir l'application de la procédure Dublin.

Les peuples ont souvent utilisé la mer pour échapper aux guerres ou aux persécutions. L’Enéide, du poète Virgile, raconte l’histoire légendaire d’Enée, réfugié qui fuit la guerre de Troie et accoste en Italie où, toujours selon la légende, il devient l’ancêtre des Romains. C’est aussi par la mer que les passagers du Mayflower, fuyant les persécutions religieuses, sont arrivés sur un territoire qui deviendra les États-Unis d’Amérique. Plus récemment, dans les années 1970 et 1980, l’exode de centaines de milliers de personnes originaires de la péninsule indochinoise a été largement médiatisé. Le monde découvrait les « boat people » et le traitement que leur ont réservé les pirates du Golfe de Thaïlande et de la mer de Chine méridionale. Ces « boat people », hélas, n’ont pas été uniquement les victimes des pirates, mais aussi, déjà, des gouvernements des pays de la région qui envoyaient leurs navires militaires pour les « intercepter » (les empêcher de débarquer) et les « refouler », c’est-à-dire en clair, les reconduire en pleine mer où nombre d’entre eux ont disparu, politique semblable à celle conduite par l'Australie aujourd'hui que certains voudraient prendre en exemple.

Les nouveaux « boat people » érythréens, somaliens,syriens et palestiniens sont obligés par les contrôles aux frontières instaurés par nos politiques à prendre des routes toujours plus longues et dangereuses. Entre responsabilité de l'Union européenne et responsabilité des États (choix des interventions et de la politique extérieure en Libye, par exemple), la responsabilité est aussi peut être la notre en tant que citoyens européens.

Quel regard posons-nous sur ces naufragés ? Ils n’ont droit au mieux qu’à notre commisération.

Indignons-nous et demandons à nos politiques de cesser de se réunir pour déplorer les drames et, dans le même
temps, de se refuser à mettre en place une politique d'accueil des réfugiés qui soit digne de l'Union européenne et à son principe fondateur : la solidarité.